samedi 4 décembre 2010

9

À l’aéroport, elle m’a regardé la paume de la main et s’est mise à pleurer. J’ai embrassé ses joues, ses yeux, jusqu’à ce qu’elle s’arrête. Nous n’étions pas honnêtes, nous n’étions pas maigres, il ne pleuvait pas, ce n’était pas Orly, nous ne nous aimions pas, mais la douleur s’en foutait de tout ça : elle criait son droit d’existence.

Je suis revenu et j’ai commencé à boire. J’avais tenu dix-huit jours pour elle. Elle avait pleuré en regardant ma main. Elle n’avait rien ma main. Un autre verre pour oublier, un autre pour lui pardonner, un autre pour l’accompagner et un autre au cas où elle appellerait. Je buvais dans le but avoué d’en finir une bonne fois pour toutes avec la vie, mais pas avec mon existence. J’avais trop entendu dire « c’est la vie », tout semblait être de sa faute unique, je voulais la tuer, je me suis armé d’un couteau qui était sur le comptoir.

Je me suis mis à danser dans la cuisine, tanguant sur un côté, rattrapant mon verre in extremis, faisant jouer la lame dans l’air à la rencontre de moulins imaginaires. Je voulais trucider mes hantises.

Puis ça m’a prit d’un coup, une espèce de vertige.

J’ai senti que l’oxygène ne se rendait plus à mes poumons. Je n’avais pas mal au bras gauche, je ne me suis pas effondré, j’ai repéré une chaise pas trop loin et me suis assis dessus. 

J’étais en sueur, j’avais chaud, un voile déformait tout devant mes yeux. C’était foutu, déjà ? Je ne tenais pas à la vie, pas particulièrement, juste assez pour vouloir y croire. Déjà ? Vraiment ? Mourir dans la trentaine, c’était pas si mal finalement, j’aurais cru que ce serait plus douloureux.

Je me suis étouffé, c’est à ce moment que j’ai réalisé que je pouvais respirer de nouveau. L’air qui entrait dans mes poumons était glacé, me brûlait de l’intérieur. Cette fois-ci, je me suis effondré sur le sol. L’air y était bon, meilleur, et je pouvais voir le décor par un reflet sur le parquet lustré. J’étais encore vivant. Je devais m’appuyer sur quelque chose.

Le mur le plus proche n’avait aucun intérêt, il était loin de tout. Autre option : l’entrée de ma chambre, où j’aurais pu m’étendre. J’ai fini par ramper sur une dizaine de mètres, avant de prendre appui contre un mur. À bout de souffle, mes poumons me faisaient un mal de chien, j’ai ouvert la porte du bar qui m’avait attiré jusque là et j’ai pris une bouteille au hasard. Le choix n’avait plus la moindre importance. J’ai arraché le bouchon avec mes dents et l’ai envoyé voler quelque peu vers de contrées plus tendres. Il a roulé un instant avant de mourir contre une table basse, au salon. J’ai attendu qu’il cesse de bouger.

J’ai bu à même le goulot, sans respirer, sans trop penser, sans trop m’arrêter. Le feu m’a chaviré l’estomac, mais a calmé la brûlure gelée qui paralysait ma gorge, mon larynx, mon œsophage, mes poumons.

Heureusement qu’elle était partie, quelle tête elle aurait faite.

J’étais saoul, elle n’était pas là.

J’ai déposé la bouteille et ai regardé ma main en m’interrogeant sur cette ride qui venait croiser ma ligne de vie. Elles étaient trop courtes : ma vie, notre histoire, la ride. Elle devait partir, revenir plus tard avec un peu de chance. Ma vie s’éteignait, bien avant mon poignet, quelque part sur ma paume. Elle rentrait dans la chair, disparaissait pour s’éteindre. Les lignes de vie aussi se cachent pour mourir.

J’ai eu peur et me suis réarmé. C’était ma vie, j’y tenais, je voulais la préserver, je ne voulais pas jouer l’oiseau, Icare était un con. La lame la plus délicate, la plus effilée, que j’avais chez moi était un couteau d’office, très pointu, très lisse. La même lame venait de m’aider à pourfendre les dragons qui volaient devant moi. J’étais le chevalier à la triste haleine et non moins triste figure. 

Je m’en suis muni et me suis déplacé en rampant jusqu’à la salle de bain, me suis allongé sur le carrelage froid, la tête contre la cuvette, face aux lumières aveuglantes qui m’appelaient, là-haut. Tout là-haut.

Ma main en contre-jour n’était plus qu’une ombre sans vie, inoffensive.

La lame reflétait la lumière et venait me cracher dans les yeux, m’éblouissait un instant.

Je suis resté comme ça, les mains en l’air, à tourner le poignet gauche afin d’éclairer ma vie avant de la faire disparaitre dans l’ombre et puis le droit afin de m’aveugler de l’éclat de l’acier. Puis je me suis assis, le dos contre la baignoire. J’ai relevé un genou pour y appuyer ma main gauche, j’étais plus habile de la droite.

J’avais vu cette scène quelque part, un millier d’objectifs braqués sur l’acier qui coupe la chair si aisément. J’ai ressenti une piqure, j’ai ressorti la lame, j’ai saigné. Là où jadis s’enfouissait ma ligne de vie se trouvait désormais une plaie béante. Une larme de sang a glissé le long de mon poignet, puis a coulé sur mon bras. Je vivrai vieux, taché de sang. 

Dan m’avait taché de son sang.

J’ai appuyé la pointe et ai ouvert la coulisse sur mon bras, sur vingt centimètres.

Pourquoi survivre à l’ange déchu ?

**

Montréal 17 mars 2008 - 4 décembre 2010

8

- Show me more !

J’adorais qu’elle me parle anglais. J’avais fini par lui dire que je me foutais de la langue utilisée, tout ce que je voulais c’est qu’elle me la niche dans la bouche de temps en temps ou dans l’oreille, si ça l’amusait. Ça la faisait rire lorsque je disais n’importe quoi. Je rayonnais. Comme une ritournelle, à chaque sortie de musée, à chaque panorama admiré, à chaque activité achevée elle me disait :

- Show me more !

Et je m’exécutais. Je lui faisais voir la ville mieux que quiconque. Normal, je m’étais entiché de celle-ci bien avant celle-là, quelque part à la fin de mon adolescence. Je lui faisais parcourir les ruelles où j’étais tombé amoureux, les parcs où j’avais aimé et les restaurants où j’avais quitté tant d’amourettes sans importances et elle s’amusait à me faire des gros yeux alors que je racontais mes autres femmes. Je la rassurais sans attendre, en la serrant contre ma poitrine. Tout ça, c’était avant elle.

La distance et son boulot posaient problèmes, nous nous surprenions déjà à rêver et déchanter aussitôt, mais rien n’était définitif. Ça n’avait aucune importance dans l’immédiat et nous nous embrassions pour nous le rappeler. Elle était là, accrochée à mon bras et ne faisait que sourire. Je n’avais pas eu à insister pour qu’elle vienne chez moi plutôt qu’à l’hôtel et nous avions fêté notre première nuit de retrouvailles dans de longs soubresauts de plaisir. J’étais de nouveau pluriel, je pensais au « nous ». La pluralité est un sentiment bien singulier.

Lorsqu’elle était arrivée chez moi, elle avait trouvé un espace renouvelé. J’avais rafraîchi la peinture dans le salon, j’avais redécoré avec les meubles qui me restaient. Sans alcool le temps m’avait paru très long, je l’avais occupé en pensant à son retour. L’appartement me ressemblait enfin. Une bibliothèque complète était dédiée aux disques et livres de Dan, une espèce d’hommage macabre et culturel. Elle s’y est arrêté, a caressé la couverture d’un Romain Gary, Passé cette limite votre ticket n’est plus valide, et s’est retournée vers moi, radieuse comme si le souvenir ne venait pas de lacérer son cœur.

Elle m’a tendu une boîte, rouge, surmontée d’une boucle dorée.

- De la part de Dan.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Just open it! You won’t know if you don’t.

Je l’ai ouverte et j’ai découvert le plus merveilleux des bijoux. La chaîne en elle-même était simple, mais le pendentif était magnifique. Un calice taillé dans un croc d’animal, surmonté d’une attache d’argent qui semblait vissée. Pour peu, j’aurais voulu une moustache pour l’accompagner.

Je l’ai embrassée. Son cadeau était magnifique. Elle l’a pris dans ses mains, a fait mine de déboucher le dessus et des lèvres, sans un son, m’a dit : Dan.

- Show me more !

Je lui ai montré la grande chevauchée, le magic carpet ride de mes draps, le ballet moderne de notre sensualité. Elle repartait le lendemain et le sexe en gardait cette saveur d’amertume. Plus de grands rires, plus de sourires, faire l’amour comme si c’était grave, comme s’il y avait des secrets à ne pas énoncer. Nous avons joui ensemble, en silence, en nous regardant intensément dans les yeux, à la recherche d’une chose précise que nous ne trouvions pas.

Je me suis allumé une dernière clope, elle s’est assise, a rabattu le drap sur son sexe.

- Pi ?
- Oui ?
- Je ne crois pas que je suis amoureuse.
- Je sais.
- It’s Dan… It’s everything… Tu as ta vie, j’ai la mienne…
- I know.
- Pi ?
- …
- I’ll miss you.
- Show me more.

dimanche 28 novembre 2010

7

- Vous dites avoir eu une pensée pour Dan. Pouvez-vous préciser cette pensée ? 

Je n’avais pas bu une goutte depuis trois jours, j’avais compensé en augmentant ma dose quotidienne de nicotine à plus de deux paquets de clopes. Je me suis étouffé, j’ai craché longuement mes poumons sur la moquette beige. Plié en deux, je tentais d’expulser mon mal de vivre. Lorsque je me suis relevé et ai repris mon souffle, mon visage était rouge par manque d’oxygène et par colère naissante, sans parler de la détox, du manque d’alcool.

- Si vous voulez entendre que j’ai eu une pensée parce que je me faisais son petit cul avant qu’il ne fasse un vol plané de dix-huit étages, vous allez être déçu ! Je ne crois pas que ce sera si facile.
- Alors ?
Je me suis calmé, ce n’était pas après lui que j’en avais.
- Je me suis dit que sans sa mort, je ne l’aurais pas rencontrée.
- Sarah ?
- Elle et Barbarella.
- Barbarella ?
- Vous n’avez pas encore compris que je me fous de votre gueule quand vous me prenez pour un con et débitez vos questions ahurissantes ? Vous me prenez vraiment pour le dernier des tarés !

Je n’avais pas bu une goutte depuis trois jours et j’étais debout à engueuler un psy-chose en le pointant du doigt, presque menaçant. Je crois que je l’aurais enculé, ce salaud, juste pour voir sa réaction. Il ne bronchait toujours pas. Sa barbe ne se frisait pas. Sa postiche ne se décollait pas. Je n’ai pas vu son front perler ou ses lunettes glisser. Je me suis rassis et renfrogné. Assis au bout du fauteuil, à quelques centimètre de la chute, je me suis penché, ai posé mes coudes sur mes cuisses et parlé entre mes mains réunies devant ma bouche.

- Sans lui, je ne l’aurais pas rencontrée.
- Et vous l’aimez ?

Je lui ai souri, il souriait aussi, fier de son coup.

- Vous, ça vous arrive souvent en moins de quarante-huit heures ?
- Pourquoi ne voulez-vous pas en parler ?
- Vous me faites chier.
- Pardon ?
- Même quand je dis n’importe quoi, même si je vous invitais à niquer votre mère, vous répondriez par une question.
- Et vous n’aimez pas ?
- Je n’aime pas, non. Et oui, je crois que j’en suis amoureux. Vous êtes heureux ?
- Êtes-VOUS heureux ?

Je n’avais pas bu une goutte depuis trois jours et je capitulais. Je ne voulais plus me battre, contre lui, contre elle et surtout contre moi. J’en avais marre de faire semblant d’être bien, d’être cool. Je voulais être moi, sans anxiété, sans besoin de substances psychoactives, sans alcool. Je voulais qu’elle me voie enfin comme j’étais. Sauf que j’étais une loque. 

- Non, je ne suis pas heureux.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas pourquoi Dan a fait ça et je ne peux pas veiller sur elle si j’en tombe amoureux. J’ai peur de découvrir pourquoi il l’a fait et de m’apercevoir qu’il avait raison de le faire. Et de plus, voilà un mois que je pense à elle sans la voir, que je me contente du téléphone et ça fait mal.
- Me permettez-vous de paraphraser sur un sujet délicat ?

Pour la première fois, il avait réussi à attirer mon attention avec une question sans réponse. Je n’avais pas bu une goutte depuis trois jours, mais enfin je m’en foutais. Oui, oui, il pouvait dire ce qu’il voulait si c’était pour m’apporter ne serait-ce qu’un début de réponse.

- Alors, imaginez. Je vous pose la question suivante : pourquoi ne pas le faire ?
- J’ai peur.
- Et ? La peur se surmonte, vous avez surmonté d’autres peurs. Certains disent qu’il faut une dose de courage pour se suicider, est-ce votre avis ?
- Je ne sais pas.
- Alors, qu’est-ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ?
- C’est là où le bât blesse, justement. Avant Sarah, je n’ai pas la moindre idée de ce qui me tenait en vie. Mon boulot est merdique, ma vie est merdique, mon seul plaisir – l’alcool – m’était interdit, je broyais du noir. La seule chose qui me tenait au-dessus de l’abysse, c’était Dan.
- Et Dan mort vous ne savez plus à quoi vous accrocher.
- Sarah.
- Mise à part Sarah ?
- Rien. Je ne me suiciderais pas si elle ne m’aimait pas, mais je ne pourrais vivre dans un monde où elle n’existerait pas.
- C’est une belle pensée d’amour. Sur ce, notre heure est terminée.
- Déjà ? Est-ce que je retourne au boulot ? Je suis guéri ? Est-ce que j’avais quelque chose ?

Pour la première fois, je l’ai vu sourire. Il s’est levé pour repasser derrière son bureau. Sans me répondre, il a rempli quelques papiers qu’il m’a tendus en rajoutant :

- La dépression est sournoise, on ne sait jamais où elle peut mener.

Sur le trottoir, je me suis aidé des billets du doc pour me couper du vent et allumer une clope. J’étais dépressif et ça faisait un choc. Le diagnostic faisait mal. La douleur était enfin physique, j’avais mal, mon estomac me tourmentait. Je m’étais fait mal aux côtes en m’étouffant plus tôt. Au moins, je n’avais pas à rentrer au boulot, pour un bon mois.

J’ai décidé de marcher. J’en avais pour une heure, mais la température était parfaite. Un petit vent discret venait parfois me caresser, rafraîchir mes cheveux et mon visage. Sarah revenait après un mois d’absence, plus que deux jours à attendre. Je souriais béatement au soleil et me disait qu’il allait lui transmettre le message.

La dernière fois que mes yeux s’étaient posés sur elle, son nez était contre le mien, nos cils battaient en s’entrechoquant, nous venions de vivre un moment de grâce et la veille avions enterré son frère.

Encore Dan.

Le lendemain, je m’étais réveillé seul.

samedi 23 octobre 2010

6


Deux obus de 40 ont éclatés à quelques centimètres de mon visage. J’ai dû cambrer mon corps et m’agripper aux montants du lit pour ne pas recevoir des shrapnels roses et tendres dans les yeux. Je croyais avoir savamment dosé radioactivité et alcool afin de lui accorder quelques envies extraordinaires, mais peut-être avais-je trop bu, peut-être m’étais-je fourvoyé dans la recette, parce que son corps en avait profité pour devenir suprafantastique.

Je n’étais pas en reste, la radioactivité me permettait aussi certaines prouesses. Je l’ai prise au bout de mes bras et lui ai fait faire un léger vol plané, un vol d’essai avant le grand décollage, au bout duquel, profitant d’une apesanteur salvatrice, elle s’est crashée doucement sur le matelas. J’ai suivi le même plan de vol et l’instant suivant j’étais à ses côtés, prêt à l’embrasser une fois de plus.

Je ne me souviens pas d’être passé du salon à la chambre, pas même d’avoir commencé quoi que ce soit, pas précisément. Un silence prolongé, agrémenté d’un regard soutenu, et nous nous sommes retrouvés en plein corps à corps sur le divan, déconcertés par le surplus de vêtements qui nous embarrassaient. L’alcool aidant, on s’est foutu de ne pas avoir fini de nous raconter nos histoires. Nous ne faisions que tourner autour du pot de toute façon. J’avais évité de parler de Dan, car si les bas-culottes tuent l’amour et le désir, les morts les enterrent allègrement.

Je ne voulais pas perdre de temps sur un plateau, à attendre tranquillement que l’étape suivante se présente, caresser doucement un bouton de chemiser ou m’extasier devant une boucle de cheveux, tâter du romantisme débile, je réservais tout ça pour une autre fois. La peur de l’arrêt brutal me tiraillait les entrailles lorsqu’elle devenait songeuse, n’était-ce qu’une fraction de seconde. Si d’ordinaire hormis la subtilité je ne trouvais pas de salut, l’instant n’était pas à la contemplation platonique. J’ai défait le bouton de son jeans et un mouvement précis l’ai envoyé valser contre le mur. Son regard s’est éclairé, elle s’est mise à se trémousser. J’ai descendu tranquillement son slip le long de ses jambes interminables alors qu’elle se tortillait au pire pour m’aider.

Ma chemise gisait quelque part au salon, j’avais conservé le reste. Je me suis relevé et l’ai regardé, nue, étendue sur le lit. Pour peu je me serais allumé une cigarette. En fait, je m’en suis allumé une lorsqu’elle a glissé un doigt entre ses cuisses, ouvertes sans pudeur, en torturant de sa main libre un mamelon érigé d’avance. Son clitoris, découvert par ses doigts, au centre d’un sexe épilé soigneusement (mais pour qui ?), me fascinait et j’en oubliais de tirer sur ma clope. Le jeu du satyre me plaisait bien, j’étais un voyeur sans remords. Satyre d’occasion, ça ferait un bon titre de roman.

Au bout d’un moment, sans sembler fatiguée par l’exercice – les quelques gémissements qu’elle s’était arrachés n’étaient pas des plus convaincants –, elle m’a demandé de partager, en glissant deux doigts devant ses lèvres, comme si elle tenait une cigarette imaginaire, ou une bite. Les dits-doigts revenaient d’un voyage à la mer et luisaient dans la pénombre calculée de ma chambre. J’ai pris mon temps, sa fuite me semblait de plus en plus improbable. L’échangisme n’était pas mon fort, mais je n’ai pas maugréé lorsqu’elle m’a introduit un doigt entre les lèvres alors que je tendais ma clope entre les siennes.

En littérature érotique, il est question de camphre, d’épices, de cumin, de miel, pour ma part, je trouve ça bien en deçà de la vérité. Soyeux sur la langue, enivrant sous le nez, l’odeur d’un sexe inondé est autrement plus merveilleuse que toute comparaison culinaire hasardeuse, tous chefs confondus. Et lorsqu’il est servi sur un doigt fin, agrémenté d’un ongle entretenu qui vient claquer sur les dents, s’accroche sur la langue, sur le palais, là vous parlez d’un festin.

Un célibataire désireux de vivre une aventure par-ci, par-là devrait avoir des tiroirs remplis de capotes de toutes tailles, saveurs et couleurs. Je n’en avais pas. Nous n’y avons pas presque pas pensé, n’en avons presque pas parlé, elle m’a dit en riant « Huston, we have a problem ». Pour la première fois de ma vie, le lendemain, j’ai regretté succinctement de ne pas être un adulte. 

Au moment où j’ai glissé en elle, tout ce que j’ai trouvé à dire a été une série de références à Dieu. Tout-puissant, merveilleux, ô mon Dieu. En français ET en anglais. Un réflexe pornographique sans doute.

En fait, il faut rétablir les faits, c’est elle qui s’est empalée sur moi, après une courte fellation. J’étais allongé sur le dos, elle a arrêté les vas-et-viens de sa tête qui faisaient balancer ses cheveux dans tous les sens et brusquement s’est embrochée sur mon sexe. Je n’ai même pas vu la scène, j’avais les yeux fermés, une main broyant un oreiller et l’autre froissant un drap. Je n’ai été qu’un instant à l’air libre, une éternité, entre sa bouche et son vagin. Il m’a avalé sans résistance, trempée, et mon corps s’est tendu tout entier sous la surprise. Elle en a gémi de plaisir. En quarante-huit heures, nous avions eu le temps de vivre une éternité de désirs inassouvis. 

Sans bouger les fesses, elle m’a tété de ses muscles. L’intérieur de son con allait et venait autour de moi. Je contemplais ses seins, son visage, ses cheveux qui cachaient les uns et l’autre. Le plaisir était étrange, suspendu dans l’air. La félicité se présentait enfin à mes yeux et avait une poitrine infernale.

Je ne pouvais tenir longtemps à ce rythme, je nous ai fait basculer sur le côté et comme j’avais mal calculé le geste, nous nous sommes retrouvés sur la moquette, riants aux éclats. Le fou rire éclipsé, comme une hésitation flottait dans l’air, j’ai pris les devants. Je l’ai fait s’asseoir sur le lit, j’ai posé la tête sur sa cuisse, le regard perdu vers l’origine du monde. Elle avait un de ces sexes qui font rêver. Sa couleur, sa forme, sa nudité, tout était parfait, même en photo je n’avais jamais vu ça. Même en rêve, je doutais qu’une telle perfection puisse être atteinte, jusqu’à la couleur de la chair, luisante sous un regard de lune.

Elle ne m’a pas attendu, j’avais bien entendu prévu une suite à ma contemplation, mais ses mains m’ont agrippé par la chevelure et m’ont propulsé vers son désir. Je me suis retrouvé le visage collé contre son sexe trempé. Ma langue a fait le reste. Je me suis appliqué consciencieusement à sa jouissance.

Entre deux épisodes, croyant naïvement que c’était fini, nous retournions au salon, prendre un dernier verre, et un autre ensuite. Plus l’alcool coulait dans notre sang, moins nous avions de retenue. Les inhibitions s’étaient fait la paire après son premier orgasme, après ma première éjaculation et les verres subséquents nous plongeaient résolument dans les affres innommables des assauts postérieurs. Elle ne prenait même pas la peine de s’essuyer. Du sperme coulait sur sa poitrine, sur le bord de ses lèvres et entre ses cuisses. Mon visage, mes cheveux, ma poitrine, mon pénis, j’étais également souillé de partout. N’en tenant plus, après quelques lampées, je lui ravissais sa bouche au petit plaisir, ravissant au passage quelques fluides sans importance. Elle n’était pas jalouse, partageait l’humidité omniprésente.

À un moment, elle s’est assise sur moi et j’ai vu ses ailes se déployer. De belles ailes blanches, duveteuses, auréolées d’une lumière apaisante. Son sourire résonnait dans ma tête, des cloches carillonnaient, sans soucis pour ma folie. J’ai vite chassé cette image de mon esprit, pour ma part je n’avais rien d’un ange et une nouvelle érection se développait entre sa cuisse et la mienne.

Je me suis levé, j’ai mis de la musique, Daft Punk : One more time.

Ma chambre était éclairée par le jour naissant, nous étions fourbus. Mes jambes chancelaient sous moi, j’avais les muscles en compote. Elle s’est mise à quatre pattes sur le sol, s’est effondrée, entre la chambre et le salon, incapable de faire un pas de plus, a relevé ses fesses, s’est appuyée sur ses coudes et lorsqu’elle a tourné la tête vers moi et m’a dit « come », mon érection s’est exécutée, en direction d’une finale en beauté.

« Music’s got me feeling a need / Need yeah / Come on, alright we gonna celebrate…

Lorsque je me suis introduit entre ses fesses, lorsque je l’ai enculée, j’ai eu une pensée pour Dan.


samedi 16 octobre 2010

5

Le bureau était sobre, sans le moindre meuble qui ne fut disposé le plus naturellement du monde. Les chaises étaient d’un cuir sombre, capitonnés. La mienne crissait sous mes mouvements d’impatience. Devant nous, le notaire était économe de ses mouvements. Il prenait son temps à la moindre des besognes, ne fusse que sortir un stylo d’un tiroir. Lorsqu’il a eu à sortir le document de la filière, j’ai cru assister à un ballet nouvel âge. Pour peu, Yanni aurait jailli de nulle part pour emplir la pièce de sa musicalité céleste et totalement sans intérêt. Au moment même où il posait ses interminables fesses sur son fauteuil, tout aussi capitonné que ma chaise, sinon davantage, je me suis demandé si son bureau était Feng Shui. C’était une nouvelle émotion, un sujet de réflexion de plus pour mes beaux jours, et il gâché ce moment en ouvrant la bouche.

C’était un vieil homme, un vieillard dont le dos voûté rappelait aux clients les heures passées derrière un bureau à s’adonner à de pures formalités, une façon comme une autre de faire avaler la pilule au moment de la facturation. Sa voix était à l’image de ses mouvements, avare de sonorité, de particularité, de mouvement, de tonus, de charme, bref elle était morne. Un notaire à la voix monotone. En me repassant ce pléonasme dans la tête j’en oubliais qu’il prenait son temps, faisait durer le supplice.

Je voulais sortir de ce bureau. Je voulais embrasser Sarah, juste pour connaître le goût de ses lèvres. J’avais une folle envie de passer ma main dans ses cheveux, tendrement. J’avais envie de la prendre par la tignasse pour lui faire comprendre qui était le plus grand, le mâle, et de lui demander si elle aimait ça. J’avais envie de visiter ses cuisses, de tester l’élasticité de son corps. Moi homme, toi Sarah, groumpf. J’avais des envies de Yoga érotique, de Lotus à deux, une sorte de bretzels de l’amour charnel. Moi grand tantrique involontaire en a marre. J’avais surtout mal à la tête, la gorge sèche et un sérieux manque de sommeil à mon actif.

Heureusement, je n’étais pas le seul, ses lunettes de soleil ne bluffaient personne. Je savais qu’elle contenance elle devait s’infliger pour rester aussi impassible, aussi stoïque, aussi jolie, je partageais la casquette de plomb. Derrière les verres, j’imaginais que les cernes lui allaient à merveille, donnaient du caractère à son visage délicat. Je n’avais envie que de lui arracher ses verres pour en avoir le cœur net. Ses cheveux étaient ramassés à l’arrière de sa tête dans une boule informe, je doutais qu’elle ait eu le temps ou l’énergie de prendre une douche, préférant sans doute une demi-heure de plus dans les bras de Morphée. Elle portait un jean serré, une blouse ordinaire qui ne laissait pas la moindre place à l’imagination, comprimait sa poitrine opulente, celle-ci soumettait les boutons à un tiraillement indu, dévoilant partiellement un soutien-gorge noir.

J’en étais à me dire que je tombais pour elle, quand le notaire m’a rappelé à l’ordre.

- Vous m’écoutez jeune homme ?
- Comme si vous étiez mon professeur.

C’était une façon comme une autre de confesser que je n’avais absolument rien entendu de ce qu’il venait de dire avec lenteur et parcimonie.

- Donc, comme je disais à mademoiselle, puisque vous n’écoutiez pas, Daniel est venu me voir il y a peu de temps.
- Quand au juste ?
- Le secret professionnel m’interdit de le dire.
- Même si le client est mort ?
- Sauf si le défunt en a fait expressément demande.
- Vous voulez dire que s’il vous a demandé de nous dire, vous pouvez nous répondre ?
- Exactement.
- Alors, quand est-il venu vous voir ?
- Il m’est impossible de vous dire.
- Pourquoi ?
- Pi…

Je n’ai presque pas entendu sa voix tant elle était faible. Je me suis tu. Le notaire s’est tu. Nous nous sommes tournés vers elle. Sa lèvre tremblait. Sans la quitter des yeux, je me suis adressé au vieil homme.

- Vous pouvez continuer, j’ai fait.
- Merci. Donc, comme je disais, Daniel est venu me voir il y a peu de temps. Il a fait quelques changements dans son testament. Entre autres, il m’a donné votre nom, Pierre, et les moyens de vous contacter. Il m’a désigné comme liquidateur et m’a donné les préarrangements funéraires dont il avait déjà défrayé les coûts. Il m’a donné deux lettres, qui vous sont destinées.

Le vieil homme s’est soulevé de son fauteuil pour nous tendre une enveloppe à chacun. J’ai eu du mal à tendre la main vers elle. Je frémissais, chancelais. Le simple fait que Dan ait eu un notaire me glaçait les veines, sans parler qu’il ait ajouté mon nom à une liste plutôt sélecte. J’avais peur de l’ouvrir, avant même de l’avoir en main. Je craignais ce que j’allais y lire. Il était prêt à tout et pour tout, jusqu’aux préarrangements funéraires. Je ne voulais pas savoir. Enfin, oui, mais pas tout de suite, pas maintenant. 

Il le savait déjà, il s’y était préparé. Le salaud.

Sarah avait déjà ouvert la sienne et avait enlevé ses verres fumés. Ses yeux étaient magnifiques, tout comme je les avais imaginés. Les cernes étaient présents, mais auraient pu passer pour fard, ombres à paupières. Ils fixaient le centre d’une page qui ne semblait masquée qu’au tiers. Quelques mots, au plus. Au moment où je déchirais à mon tour l’enveloppe pour en extraire le contenu à contre-coeur, j’ai entendu une voix dans ma tête qui me disait « Juste pour lui montrer que la tienne sera plus mince encore», celle-là et une autre « Non, mais t’as vu ses yeux ?! ». Heureusement, ce qu’il m’avait écrit tenait en deux lignes, Dan avait de la suite dans les idées.

J’ai regardé Sarah. Elle pleurait. 

Le son du déchirement m’a parcouru l’échine et m’a broyé les reins. J’ai eu mal. Il m’est venu une image de ruban adhésif et d’agrafes, puis j’ai enchainé. Sans savoir pourquoi, sinon peut-être pour être à égal avec elle. Je n’étais plus sûr de rien. Quelques secondes plus tôt j’aurais pu jurer que j’allais chérir ce dernier mot de Dan jusqu’à la fin de mes jours et voilà que je le réduisais en minuscules particules de papiers sans le moindre regret. Elle l’avait fait, pourquoi pas moi ? Les morceaux quittaient mes mains et virevoltaient en silence jusqu’au tapis. L’automne des morts.

Le vieil homme a soupiré et de son pied a fait glisser une corbeille à papier sous son bureau. Je me suis exécuté sans chigner, conscient du bordel que nous venions d’étaler sur le tapis. Sarah a remis ses lunettes.

- On peut continuer ? Donc, en plus de ces… lettres, il vous laisse avec divers placements, comptes bancaires et actions en titres. J’évalue le tout à un peu plus de deux cent mille dollars, qui seront répartis dans une proportion de quatre-vingts pour cent à mademoiselle ici présente et vingt pour cent à monsieur ici même présent. De plus, les héritiers ont un délai d’une semaine pour récupérer ce qu’ils voudront de l’appartement du défunt…

Lorsque nous sommes sortis sur le trottoir, je lui ai tendu une cigarette, elle m’a dit que cette fois elle avait les siennes. Cette fille me plaisait de plus en plus. Nous nous sommes mis d’accord pour aller visiter immédiatement l’appartement de Dan et en récupérer ce qu’on voudrait, ce qui vaudrait davantage entre nos mains qu’aux enchères. 

Je n’avais pas encore la clé dans la porte que je me cachais déjà le visage. L’air ambiant était infect. Un mélange odorant de pourriture et de moisissure, avec un arrière je ne sais quoi d’indescriptible. Lorsque je me suis décidé à pousser sur la porte, j’ai cru voir des chauves-souris sortir par l’entrebâillement. Je ne suis pas certain de l’avoir imaginé. J’ai demandé à Sarah de m’attendre. Je suis entré.

Il y avait de nombreux cartons de pizzas, parfois presque inentamées, qui gisaient un peu partout. Les poubelles dégageaient des effluves qui ne passaient pas inaperçus. Ça m’a fait tourner la tête, j’ai vu le corps de Dan en confiture sur le trottoir et me suis appuyé contre un mur pour chasser cette image de ma tête. Heureusement qu’elle était restée à l’extérieur. Elle avait eu la chance d’être épargnée par les journaux télévisés et leurs images sans subtilités, ainsi que des gros titres, je ne voulais pas qu’elle ait la même vision que je venais d’avoir. J’ai actionné un ventilateur qui était là et ai ouvert les fenêtres à leur maximum. Dix minutes plus tard, elle visitait pour la première et dernière fois l’appartement de son frère. Je ne sais pas lequel de son visage ou de la scène était le plus sinistré. 

J’y étais venu, quelques centaines de fois, et je n’avais jamais vu le trois-pièces dans cet état. Dan était d’une propreté exemplaire, un vrai fils à maman. Il me répétait toujours que c’était dans l’éventualité où une fille viendrait chez lui, mais je ne l’avais jamais cru. Je n’étais pas le genre à m’en faire pour une névrose si bénigne. Être obsessif compulsif avait parfois ses bons côtés, surtout lorsqu’en visite chez moi il s’entêtait à vouloir nettoyer ma vaisselle.

La pharmacie ne contenait qu’une brosse à dents, quelques aspirines et deux ou trois pansements. Pas le moindre médicament, la moindre drogue un peu illicite, le moindre indice d’une dépression. Pas plus dans les armoires ou les tiroirs. Ou sous le lit. Malgré mes recherches dans tous les coins, je ne trouvais pas le moindre signe expliquant pourquoi il s’était foutu en l’air. 

Sarah, durant ce temps, s’extasiait sur un album de photo, assise sur le divan.

Au cours de mes recherches, j’ai trouvé un bar. Puisque le liquidateur ne pourrait revendre des bouteilles entamées, j’ai pensé que j’étais aussi bien des les prendre avec moi, une sorte de souvenir sentimental tordu : les bouteilles de celui qui m’avait convaincu d’arrêter de boire. La cruauté du sarcasme me titillait les entrailles. J’ai aussi choisi quelques livres qu’il affectionnait, quelques disques avec lesquels il me bassinait, et quelques trucs qui m’avaient toujours plu. Sarah ne voulait que les photos.

C’est sans regret que j’ai fermé la porte derrière nous.

Nous sommes passés tout d’abord à l’hôtel pour déposer ses albums. Je suis resté à la réception alors qu’elle montait à sa chambre. La situation était trop étrange, trop subite pour que ne me vienne l’idée d’en profiter. Ensuite nous sommes passés chez moi, déposer mes cinq boîtes de souvenirs hétéroclites. J’ai voulu la garder à souper, mais elle voulait aller ailleurs. Je lui ai proposé un verre, elle s’est assise.

Dan s’y connaissait le petit cachotier. J’ai tiré des cartons une bouteille de rhum ambré, vieilli dix ans en fut, une bouteille de scotch, un Lagavulin 16 ans, une bouteille de cognac, un VSOP sans prétention, une bouteille de Johnny Walker Green Label (un mélange de quinze single malt), de quoi se payer une viré d’enfer. Elle s’est laissé tenter par le rhum, s’il y avait quelque chose pour le couper. J’ai trouvé des cannettes de cola dans le réfrigérateur, elle n’a pas dit non. C’était un vrai gâchis, mais ce n’était pas le moment de lui dire.

Je me suis assis, après avoir déposé devant nous les bouteilles, un bol de glaçons et le reste du cola. En fait d’alcool j’étais d’un naturel prévoyant.

- Qu’est-ce qu’il y avait d’écrit dans la tienne ?

J’ai failli m’étouffer avec ma première gorgée. Dans son verre, le rhum-cola glissait contre les parois, suivait la rotation obsessive de son poignet.

- Et dans la tienne ?

Elle a levé les yeux.

- J’ai demandé la première.
- J’ai demandé ensuite.

Il y a eu moment dans son regard où elle s’est demandé si elle venait de perdre, je n’ai pas su bluffer. Cette réplique n’a jamais fonctionné, pas même dans mon enfance. À mon tour, j’ai fait tourner le scotch au milieu des glaçons, emplissant le silence d’un tintement mélodique, apaisant.

- Tu veux vraiment savoir ?
- Oui.
- C’est un peu délicat.

J’ai enfin pu avaler une gorgée et relever les yeux.

- Pourquoi ?
- Parce qu’il m’a demandé de veiller sur toi.
- Pardon ?

J’ai pris le temps qu’il fallait pour une autre gorgée, une pause salutaire.

- En fait, il s’est aussi excusé.
- Qu’est-ce qu’il a dit ?
- « Désolé. Prends soin d’elle. »

Ma main s’est balancée dans les airs pour signifier que les mots m’échappaient, c’était vrai, la prose de Dan reposait désormais dans la corbeille d’un notaire en attendant de finir, telle avait aussi été la destinée de l’auteur, dans un incinérateur.

- Il parlait peut-être d’une plante.
- Tu y crois ou tu es déjà saoule ? Il n’y avait pas plus de verdure dans son appartement qu’il n’y en avait dans son alimentation. J’ai toujours aimé ça chez lui.
- Il m’a écrit la même chose.

Je ne savais quoi répondre, j’ai bu, en la regardant droit dans les yeux avant d’ajouter :

- En beaucoup plus de mots.
- Pas vraiment.

J’ai regardé avec étonnement le verre se vider entre ses lèvres, une seule lampée. Pour ne pas qu’elle se sente en reste, je l’ai imitée. Ça devenait une habitude chez moi. Elle a déposé son verre et s’en est servi un autre, j’ai serré son poignet alors qu’elle s’enlignait pour siffler le deuxième.

- Je n’ai pas de problème avec ça. J’ai envie de boire, moi aussi, mais j’ai envie que tu saches que j’en avais envie maintenant, s’il arrive quoi que ce soit ce soir. Ce n’est pas l’alcool. Ce n’est pas QUE l’alcool.

Elle s’est levée sans me regarder.

Lorsqu’elle est revenue, un cendrier dans chaque main, j’ai souri béatement. Elle s’est assise devant moi, m’a rendu mon sourire.

- Same thing for me.

samedi 9 octobre 2010

4

Dès que j’ai passé la porte, Augusto a accouru, m’a pris dans ses bras et ne s’est pas gêné pour poser sa bouche moustachue sur mes lèvres. Certains l’auraient mal digéré, moi j’adorais. Sonia, quant à elle, a failli renverser les plats qu’elle tenait sur les clients à qui ils étaient destinés. Elle a balancé les assiettes rapidement sans se soucier des protestations dans son dos et m’a sauté au cou et a lancé un regard de glace à ma compagne. Elle m’a suçoté l’oreille en me demandant entre ses dents qui c’était. Elle s’est calmée lorsque je lui ai dit qu’elle était la sœur de Dan. Puisqu’elle était satisfaite de ma réponse, j’ai pu me défaire de son étreinte. Elle a mollement serré la main de Sarah, en feignant d’être ravie. Ensuite, du bout du pouce a effacé une trace probable de rouge à lèvre sur mon lobe. Elle avait la fougue d’une gazelle de vingt ans et le cul d’une déesse sans âge.

Nous avions trainé à cet endroit, moi et Dan, puis j’avais insisté pour qu’on l’évite une fois que j’avais cessé de boire. « Ne me soumets pas à la tentation », lui répétais-je tel un crédo éculé. Dan connaissait mes habitudes et n’avait pas insisté. J’espérais secrètement qu’Augusto se souvenait lui aussi de mes travers et traditions. 

Il n’y avait pas une place de libre, comme d’habitude. Augusto n’avait jamais rien voulu entendre lorsqu’il s’agissait de prendre de l’expansion, même si ses quarante places assises étaient toujours pleines passé quatre heures. « Je suis bien comme ça et la bouffe est bonne », me disait-il en affichant un sourire qui montrait largement ses dents et ses plombages, comme si cette raison justifia naturellement son obstination. Nous nous sommes donc assis au bar. Un jeune homme aux cheveux gominés, que je ne connaissais pas, astiquait religieusement un verre derrière celui-ci.

- On peut vous servir ?

J’ai fait signe à Augusto qui subito pronto est venu repousser le nouveau venu d’un revers de la main. Il a posé ses mains sur le comptoir et m’a souri en roulant les yeux vers le plafond. 

- Mon neveu, un incapable, mais je ne peux rien refuser à ma sœur. Comme d’habitude, Pé ?

Il n’avait jamais réussi à m’appeler Pi comme tout le monde, mais je ne voulais pas le froisser, vu ses égards, alors je ne le corrigeais jamais. Derrière lui, fulminait le jeunot, au lieu de contempler et apprendre. L’innocence, l’arrogance et la naïveté de la jeunesse. 

- Tu connais mes goûts, je te fais confiance.
- Et pour la demoiselle ?
- Je pensais à un petit chardonnay…

Il m’a pointé du doigt en souriant de plus belle, si fort que j’ai cru qu’il allait s’en défaire la mâchoire. Il a répété « Toi, toi, toi » je ne sais combien de fois. Je savais qu’il fabriquait en secret, au sous-sol, un petit chardonnay qui n’avait rien à envier aux plus grandes maisons. Il a regardé autour de lui, pour la forme, et a sorti une bouteille sans étiquette du réfrigérateur en inox derrière lui, puis une coupe élancée, avant de servir fièrement ma compagne du moment. Pour moi, il savait, une bière et ce merveilleux Ardbeg dix ans. La bière était une McEwan’s, une bière brune, produit d’Écosse, un peu forte pour les âmes sensibles, au goût caramélisé prononcé. Le scotch, quant à lui était un produit de l’Île d’Islay (prononcer eye-la, en anglais), aux forts relents de tourbe et de fumée. L’une était un péché, l’autre un classique. J’avais déjà débattu de ce mélange, douteux aux goûts de certains, avec des connaisseurs et des amateurs du dimanche. Certains affirmaient que la bière couvrait la complexité du scotch, mais je connaissais si bien l’un et l’autre que personne ne pouvait me convaincre que je manquai quoi que ce soit. Nous étions intimes, ils avaient pu contempler mes bas-fonds. Être alcoolo ne m’avait jamais empêché d’être un esthète.

J’ai levé mon verre de bière à la rencontre de sa coupe et je l’ai salué d’un « salut » empreint d’un accent russe exagéré, où le t, malgré sa brièveté apparente, prenait toute la place. Je ne savais même pas à quelle langue j’avais emprunté cette expression. Était-ce russe ou Italien ? Sopranos ou Poutine ? J’ai regardé Sarah et j’ai compris que le sourire que je prenais pour un sourire bienheureux en était un d’admiration.

- L’effet que tu as sur ces gens…
- Je ne vois pas de quoi tu parles, à la quantité pognon que j’ai filé à Augusto, je m’étonne qu’il n’ait pas de plaque à mon nom sur une table. J’ai pas bien regardé, tu as vu si sous le bar…. ?

Je me suis penché et ai fait mine de chercher, son rire a éclaté et je me suis senti bien.

Augusto était encore devant nous et attendait impatiemment qu’elle porte la coupe à ses lèvres. J’ai fait comprendre à Sarah, qui semblait perdue dans ses pensées, qu’il fallait se hâter ou que nous risquions d’être mis à la porte. Elle a entrouvert la bouche et le miracle s’est produit. J’ai posé ma main dans son dos pour la retenir, elle allait perdre l’équilibre, le vin du patron faisait souvent cet effet et j’avais prévu le coup. Le pourcentage d’alcool, qui frôlait le seize, y était pour quelque chose, je le savais de cuite sure, mais il y avait aussi ce goût céleste, cette surprise gustative qui vous faisait oublier toutes saveurs connues. Ses yeux ses sont ouverts plus qu’il n’était raisonnable d’attendre d’un globe oculaire, pour peu ils auraient roulés sur la table.

- It’s so amazing !

C’était la première fois qu’elle parlait anglais devant moi, j’en fus surpris à mon tour, et charmé. Pour la première fois, le fait qu’elle vivait à près de mille kilomètres de ma ville prenait un accent de réalité. Augusto, contenté, me sourit avant de disparaître dans les cuisines. Le nouveau reprit sa place et reprit sa basse besogne d’astiquage en me jetant des flèches d’inimitié avec ses yeux noirs. Sarah a posé son verre et jeté un regard en ma direction, un regard qui voulait tout dire. Je savais ce que pouvait faire cette première rencontre avec le nectar maison, je l’avais commandé pour cet effet.

- Ce truc est incroyable.
- Je sais.
- Tu en veux ?
- Non merci et je ne partagerai pas mon verre, tu peux essayer, mais d’autres en sont morts prématurément.

Il y eu un froid. J’avais oublié le prétexte de notre rencontre. Malgré que la boîte fatidique fût sur le bar, devant moi, j’avais oublié la présence de Dan, ou plutôt son absence. Elle s’est excusée et s’est défilée pour quelques actions qu’il n’est pas délicat d’énoncer. Augusto a profité de son absence pour revenir.

- Tout un brin de fille.
- Ah ? J’ai pas vraiment remarqué, tu sais, c’est la sœur de Dan.
- Dan ! Dan, où il est ? Pourquoi il n’est pas là ?
- Mais il y est, je t’assure, tu veux le voir ?

J’ai tapoté doucement le dessus de la boîte qui était toujours devant moi, j’ai fait mine de vouloir l’ouvrir. Sa tête s’est métamorphosée et il s’est signé devant moi.

- Nous venons juste de lui dire adieu, notre visite est un hommage funèbre.
- Mes condoléances.
- Augusto, j’ai un service à te demander.
- Tu n’as qu’à dire.
- On n’en parle plus, ok ?

Il a pincé deux doigts et les a passés devant sa bouche. Il serait muet comme une carpe, ça se lisait en sous-titre. Sur le fait, profitant de l’absence de Sarah, Sonia est venue poser une fesse devant moi. Si elle n’avait pas été aussi jeune, si je ne l’avais pas connue mineure, je l’aurais invité à faire un tour dans la ruelle. Elle était intriguée par la boîte qui avait forcé le respect de son patron, de son père. Je lui ai répondu simplement en lui disant « Dan ». Elle a sifflé entre ses dents de lait et a mimé un vol piqué de sa main. Je l’ai conforté dans sa clairvoyance. Elle s’est signée à son tour. La famille était décidément trop catholique à mon goût, mais si je venais à cet endroit ce n’était pas seulement pour l’alcool, mais aussi pour la couleur locale qui avait des inflexions de vieux pays. 

Sarah est revenue, tranquillement, pesant chacun de ses pas sur le plancher de bois franc. Elle savait ménager ses effets et ce n’était pas pour me déplaire. Remarquez que l’émotion et le chardonnay auraient aussi pu la ralentir de la sorte.

Elle n’était pas si mal au final, surtout debout. Pas mal du tout. Son tailleur lui allait à merveille et sa jupe fuseau annonçait des jambes fines bien accrochées à une hanche légèrement marquée. Elle portait des collants et un chemisier sobre. Ses cheveux long cachaient sa poitrine, mais n’en gâchaient rien tant elle semblait généreuse. Son sourire aurait damné un saint.

À peine assise qu’elle dût se relever, nous avions enfin une table.

Après avoir consulté le menu durant plusieurs minutes, elle s’est décidée enfin pour une salade, prétextant avoir la faim coupée. Je n’avais même pas regardé la carte, je la connaissais par cœur pour peu que ça eût changé quelque chose, et j’ai choisi un steak, pour la forme. Sonia rigolait sans être subtile alors qu’elle prenait nos commandes et Augusto était déjà derrière les fourneaux.

- J’aime bien cet endroit, c’est chaleureux.
- Tu n’as pas idée des heures que nous y avons passées, moi et Dan.
- J’imagine, y’a qu’à voir ta relation avec le personnel.
- Je ne les qualifierais pas de « personnel » si j’étais toi, Augusto est susceptible, mais je comprends ce que tu veux dire. On a fini par nous faire une place dans la famille, le rythme de leur existence est semblable au mien.
- Parle-moi un peu plus de toi.

Je ne savais pas trop ce qu’il y avait à dire. Je vivais paisiblement, sans lendemain, sans m’en faire pour quoi que ce soit. Si quelques parfums de femmes avaient laissé leurs empreintes sur mes oreillers, il n’y avait jamais de sérieux, pas depuis son départ.

- Pourquoi elle est partie ?

Une crucifixion n’aurait pas été plus pénible, mais j’ai relaté mon chemin de croix, la question était légitime. Je lui ai parlé de la bouteille, de l’appartement, du boulot où justement j’avais rencontré Dan, à notre premier jour commun dans la boîte. J’en étais à chercher mes mots, à chercher quelque chose d’intéressant à dire quand nos assiettes sont arrivées sous l’œil surpris de Sarah. Elle a voulu retenir Sonia pour lui dire que ce n’était pas ce qu’elle avait commandé, mais non seulement celle-ci était déjà partie, mais je lui ai confessé que c’était normal.

- Augusto ne m’a jamais laissé commander, en fait, malgré que je sois venu ici un millier de fois et que j’aie essayé de tout commander sur le menu, je n’ai goûté à aucun de ces plats. Il me fait toujours quelque chose de spécial, sous l’inspiration du moment.
- Mais si tu avais envie d’un steak ?
- J’aurais peut-être eu une petite chance en commandant le saumon, et encore.

Elle avait devant elle une assiette de linguine, avec une sauce à la crème et aux asperges, sur laquelle étaient étendues quelques tranches de ce fameux poulet fumé, une autre des trouvailles du chef. Il s’était procuré un petit fumoir et contre toute réglementation municipale, fumait ses poissons, son poulet et même quelques fois des légumes, directement à l’arrière du restau. Pour ma part j’avais eu droit à une espèce de Calzone accompagné d’une salade verte et une vinaigrette inoffensive, mais j’avais appris à me méfier de la simplicité des apparences, Augusto aussi savait ménager ses effets.

Elle a fait une moue, puis s’est essayée sur le plat. Ses yeux se sont refermés un instant, ses lèvres se sont repliées avant d’être essuyées consciencieusement du bout de sa langue. Je savais ce qu’elle ressentait, ne pas vouloir en perdre ne serait-ce que la moindre parcelle, je m’étais surpris trop souvent à lécher carrément les assiettes tellement Augusto était talentueux. Je lui ai lancé un clin d’œil et il m’a souri de toutes ses dents. Le jeunot derrière le bar a reçu une claque dans le dos qui voulait dire quelque chose comme « voilà ce que c’est de connaitre ses clients », mais celui-ci s’est contenté de hausser les épaules avant de continuer à astiquer ses verres.

Nous avons fini nos assiettes, avons bu quelques verres en plus et puis, comme le dernier client est sorti, Augusto nous a invités à sa table, après avoir barré la porte. Il a sorti un carton de bouteilles hétéroclites, dont peu avait des étiquettes et s’est mis en tête de tout nous faire goûter.

- Mais il veut rire ? Qu’elle m’a fait, devant l’énormité de la tâche, d’autant plus énorme qu’elle affichait déjà un teint rosi et un pétillement dans les yeux.
- Dans tes rêves.

Lorsque nous avons fini par retrouver l’air frais du printemps sur le trottoir, il était deux heures du matin et nous ne marchions plus droit. Je lui ai offert une cigarette, elle a hésité puis l’a prise entre ses doigts fins. Je l’ai allumée. À la lumière de mon briquet, elle n’était plus simplement belle, elle était superbe. Nous sommes restés en silence, appuyés sur un mur de brique, à fumer et envoyer de longs filets de soupirs gris vers le ciel.

Après un moment, voyant bien que nous ne savions que faire pour la suite, elle a fait mine de bâiller.

Un taxi est passé devant nous, je l’ai hélé et l’ai mise dedans, en filant le prix de la course au chauffeur. Son hôtel n’était pas loin, vingt minutes plus tard elle dormirait, sans doute. Elle m’a lancé un regard attendri lorsque j’ai déposé la boîte sur ses genoux. « Surtout, prends-en bien soin, qui sait si je n’aurai pas envie de le revoir un jour ». 

J’ai regardé la voiture disparaître au coin de la rue et me suis mis en marche. J’en avais pour trois quarts d’heure avant d’arriver et franchement, ce n’était pas du luxe, ni une mince tâche. Les lampadaires éclairaient d’une lumière blafarde les trottoirs qui n’en finissaient plus de tanguer sous mes pas. Les bâtiments s’agitaient en tout sens. Un vent léger caressait mon visage. Par moment je fermais les paupières, me repassait les meilleurs moments de la soirée et ne finissais jamais sans me fracasser contre un arbre ou un poteau.

Lorsque je me suis endormi vers quatre heures du matin, je souriais comme un con et ça me faisait mal de toutes parts. 

Son visage était collé à l’intérieur de mes paupières.

Je n’ai pas eu besoin de somnifère. 

Ni même d’un autre verre.


samedi 2 octobre 2010

3

Le dimanche suivant son saut de l’ange, Dan a eu droit à des funérailles nationales. Il y a eu une minute de silence dans tous les foyers et les enfants de tous âges ont eu à écrire des textes donnant leur avis sur le suicide, sur la vie, sur l’existence en général durant la semaine suivante. Il y a eu des projections de la Fureur de vivre dans les classes – pour leur apprendre à vivre intensément –, on leur a fait lire le journal d’Anne Franck – pour reconnaitre la valeur de la vie, l’importance de se battre – et on leur dit que malgré leurs génies respectifs, Marilyn Monroe, Brautigan, Gary et Hemingway n’avaient pas soigné leurs sorties. Le meilleur chirurgien plastique du pays avait travaillé nuit et jour pour reconstituer son visage et des milliers de gens ont fait comme moi, se sont recueillis devant son corps refroidi trop tôt. Il y a eu une marche au flambeau dans les rues du centre-ville et cette fois, personne n’a fait de blagues douteuses sur les embouteillages. Le premier ministre a décrété une journée de deuil national, ce qui a eu peu d’effet puisque tout avait lieu un dimanche, mais l’intention était tout de même au rendez-vous. L’archevêque lui-même a officié la messe funèbre à la cathédrale, dans un geste jamais vu il s’offrait d’ouvrir les portes du Paradis à un suicidé, et l’orchestre symphonique a entonné un requiem d’une grande beauté sur le parvis alors que l’on emportait la dépouille jusqu’au corbillard. Un chœur de pleureuse inconsolable achevait les cœurs les plus endurcis, qui éclataient en sanglots polyphoniques. Sous la surprise d’une salve d’honneur tirée en son honneur une volée de pigeon s’est envolée, sous le regard attendri de la foule qui a cru naïvement que l’on venait de lâcher des colombes. Au lointain, on a pu entendre les canons du vieux fort en écho. 

Dan aurait apprécié.

Sans blague.

Ce matin-là, j’ai eu de la difficulté à me lever. Je me trainais les pieds, je cherchais à perdre du temps, je n’étais pas prêt à lui dire adieu. Je me suis donc retrouvé à fumer nerveusement un demi-paquet de clopes devant le salon funéraire avant de me décider à y entrer. L’exposition ne durait que quelques heures, puisque le cercueil était fermé, qu’il n’y avait pas grand-chose à exposer et qu’il n’y avait pas eu de ban de décès publié. Qui serait venu? Personnellement, je devais ma présence à son notaire, l’exécuteur testamentaire, qui m’avait prévenu. Je n’avais même pas osé lui demander où il avait péché mon numéro de téléphone, tant que j’avais peur de sa réponse. J’avais fait livrer un bouquet de fleurs et j’avais peur qu’elles soient les seules.

À ma grande surprise, mes fleurs n’étaient pas uniques, en fait le cercueil était entouré d’une masse florale impressionnante, l’équivalent du stock complet d’un petit fleuriste. Par contre, la foule n’était pas au rendez-vous. Une musique d’ascenseur jouait en sourdine et les lumières étaient tamisées. Une odeur de vieil encens chargeait l’air d’un regret obligé. J’avais espéré un buffet, avec du café, des pâtisseries, des viandes froides, du vin. Il n’y avait qu’un pichet d’eau et quelques gobelets de plastique sur une table contre le mur. Il devait bien y avoir une centaine de chaises dans la pièce et Dan au bout de celle-ci trônait, roi de son domaine floral.

Un vieil homme est venu me serrer la main en m’appelant par mon nom et en m’assurant de toute sa sympathie. Il m’a glissé ensuite sa carte d'affaires, notaire, dans la poche de mon veston et m’a invité à passer le voir le lendemain à treize heures pour la lecture du testament. Son devoir accompli, il s’est retiré, et je suis resté seul avec une jeune femme assise au premier rang, qui sanglotait doucement.

Dan avait donc un testament et un notaire à qui il avait donné mon nom et mon numéro de téléphone, peut-être même ma photo. Il avait prévu le coup.

La jeune femme semblait authentiquement triste et ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans. Sans être jolie, elle ne semblait pas moche. Il est difficile d’évaluer la beauté d’une femme qui a les yeux bouffis, surtout de loin, sous un éclairage famélique. De toute façon, ce n’était pas l’endroit pour m’attarder à apprécier les femmes et si elle sanglotait, elle devait le connaître, donc peut-être avait-elle été intime avec le défunt. Si cet enfant de pute m’avait dit qu’un jour une femme pleurerait à son enterrement, je lui aurais tapé dans le dos en m’étouffant de rire, puis j’aurais avoué avoir vidé la bouteille alors qu’il avait le dos tourné.

Je me suis assis un rang derrière elle. Je ne savais jamais que faire dans ces occasions. Je ne savais pas si je devais me présenter, échanger des condoléances, jouer à qui pisse le plus loin ou qui a le plus mal. J’avais remarqué un présentoir offrant quelques dépliants à l’entrée, peut-être y avait-il une marche à suivre détaillée, avec des schémas en couleur et des légendes explicatives ?

Au bout d’un moment, comme je m’emmerdais et que la musique en sourdine venait d’entamer un des plus grands succès larmoyants de la culture populaire, j’ai poussé un soupir. Un grand soupir. Quelque chose de volontairement hors de la subtilité, un ouragan d’ennui afin de signaler ma présence à celle qui ne semblait pas m’avoir remarqué. J’ai réussi, elle s’est tournée.

Elle est venue vers moi et m’a tendu la main, incrédule.

- Bonjour, je suis Sarah, la sœur de Dan. Je n’y croyais plus, j’en étais venue à penser que je serais la seule.

Mon air ébahi dut me trahir, parce qu’elle m’a demandé :

- Vous connaissiez Dan ?
- J’étais son ami, son collègue, mais je ne savais pas qu’il avait une sœur.
- Nous ne nous étions pas vus depuis des années, nous nous parlions à peine. J’habite à New York et… et je vous raconte ma vie, mais on n’est pas là pour ça il me semble.
- La vie d’une sœur, c’est le même sang, c’est un peu la même vie.
Je venais de balancer une énormité si gênante que j’ai baissé les yeux. Lorsque je me suis risqué à les relever, elle me souriait, doucement.
- Je suis gênée de vous demander ça, mais vous ne prendriez pas un verre ? J’ai terriblement besoin d’un verre et j’ai vu qu’il y a une buvette de l’autre côté de la rue. Ce n’est pas comme s’il risquait de s’en aller.

J’étais sous le choc. Je ne m’étais même pas présenté et elle me faisait déjà une blague douteuse. Je me suis contenté de lui tendre un bras, auquel elle s’est accrochée comme si nous étions intimes depuis toujours. 

En passant devant le patron de l’endroit, je lui ai dit du bout des lèvres que nous sortions prendre un verre, que nous n’en avions pas pour longtemps, de garder le corps au chaud. Dan était frileux. Je crois qu’il en a avalé son dentier.

L’endroit était crade. Ce genre de taudis où les clients n’ont pas à commander, où la bière est servie à la température de la pièce, où les vieux semblent se fondre au décor. Nous nous sommes assis au bar, elle a commandé un gin-tonic et j’ai fait la moue en hésitant. Le barman a semblé agacé, mais s’est détendu immédiatement en me gratifiant même d’un sourire lorsque je lui ai indiqué que je prendrais bien un double de cette bouteille d’excellent scotch que je venais d’apercevoir derrière lui. Je n’ai même pas eu besoin de lui dire que je ne voulais pas de glace, pas avec un single malt de seize ans. J’ai réglé pour les deux en déposant un billet sur le bar et j’ai fait signe que je n’en avais que pour un instant, que je devais m’absenter pour la seule raison pour laquelle quelqu’un doit quitter une belle femme. Oui, je la trouvais belle désormais.

En revenant des toilettes, j’ai vu que ma compagne n’était plus seule. Une jeune femme bien attifée dans un bar crade, ça ne se voyait pas tous les jours, alors évidemment, les mâles de l’endroit faisaient du coude pour tenter de lui arracher un sourire, quitte à la bousculer un peu. Dans ce genre de situation, un mot de trop peut mener à une gueule ensanglantée dans une ruelle, alors j’ai usé de tout mon tact et j’ai payé un verre à l’assemblée. Je les ai ensuite invités à nous accompagner après leur verre, leur ai dit nous faisions une petite boum de l’autre côté de la rue. Ils se sont tournée vers les fenêtres et voyant le salon funéraire, nous ont foutu la paix en s’excusant à la demoiselle. J’ai insisté légèrement alors qu’ils regagnaient leurs places, mais ce n’était que pour crâner.

J’ai repris mon banc, encore chaud des fesses d’un moustachu sans âge, et ai tendu mon verre afin de le faire tinter contre le sien.

- Où vous avez appris à parler à ces gens ?
- J’ai fréquenté beaucoup d’endroits comme celui-ci. Ils ont l’avantage de ne pas pratiquer de taux usuraires sur l’alcool et personne ne tient vraiment à parler, ce qui était exactement ce que je cherchais à certains moments de ma vie.
- Et ça fait longtemps ?
- Dan m’en avait sorti, il y a quelque mois.
- Vous étiez amis, de vrais amis ?
- Oui, je crois, quoique maintenant j’en doute.
- Pas moi, il s’est arrangé pour que vous soyez là.
- Mouais. Tu pourrais arrêter de me vouvoyer ?
- Pardon, mais je ne connais pas votre nom.
- C’est Pierre, Pi pour les amis.
- Ravie de te rencontrer Pi, malgré les circonstances.

Nous avons fini nos verres dans un silence confortable et sommes retournés voir Dan.

Le reste de l’après-midi a été moins morne. J’avais quelqu’un à qui parler et elle semblait boire mes paroles. Nous avons même un peu rigolé, mais pas trop, parce que chaque éclat de rire semblait attirer le maître de céans et celui-ci entrainait avec lui une odeur persistante de formol, alors nous tentions d’éviter.

Puis, il est venu nous annoncer qu’il était temps. Nous visages se sont rembrunis et nous avons repris nos têtes d’enterrement. Le vieil homme nous a invités à passer à la pièce attenante, où Dan nous a rejoints quelques minutes plus tard. Il a été posé sur un tapis roulant et sous une musique lancinante a disparu tranquillement derrière un rideau.

Un peu moins d’une demi-heure plus tard, on est venu nous remettre une boîte en carton contenant ses cendres.

Je ne l’imaginais pas si maigre.

De nouveau sur le trottoir elle a hésité, puis s’est déplacée pour me faire face.

- Est-ce qu’il était croyant ?
- Je ne sais pas, mais il vient de brûler comme un bon vivant.

Satisfaite de ma réponse, elle m’a décoché un sourire radieux et comme si ce jour avait été le premier de l’Éden, elle m’a dit :

- J’ai faim, on va souper quelque part ?

Dan sous mon bras gauche, Sarah accrochée au droit, nous nous sommes mis en chemin. Jamais cortège n’avait été si joyeux. Elle a posé sa tête sur mon épaule.

J’ai dû me mordre les lèvres pour ne pas avoir d’érection.