Dès que j’ai passé la porte, Augusto a accouru, m’a pris dans ses bras et ne s’est pas gêné pour poser sa bouche moustachue sur mes lèvres. Certains l’auraient mal digéré, moi j’adorais. Sonia, quant à elle, a failli renverser les plats qu’elle tenait sur les clients à qui ils étaient destinés. Elle a balancé les assiettes rapidement sans se soucier des protestations dans son dos et m’a sauté au cou et a lancé un regard de glace à ma compagne. Elle m’a suçoté l’oreille en me demandant entre ses dents qui c’était. Elle s’est calmée lorsque je lui ai dit qu’elle était la sœur de Dan. Puisqu’elle était satisfaite de ma réponse, j’ai pu me défaire de son étreinte. Elle a mollement serré la main de Sarah, en feignant d’être ravie. Ensuite, du bout du pouce a effacé une trace probable de rouge à lèvre sur mon lobe. Elle avait la fougue d’une gazelle de vingt ans et le cul d’une déesse sans âge.
Nous avions trainé à cet endroit, moi et Dan, puis j’avais insisté pour qu’on l’évite une fois que j’avais cessé de boire. « Ne me soumets pas à la tentation », lui répétais-je tel un crédo éculé. Dan connaissait mes habitudes et n’avait pas insisté. J’espérais secrètement qu’Augusto se souvenait lui aussi de mes travers et traditions.
Il n’y avait pas une place de libre, comme d’habitude. Augusto n’avait jamais rien voulu entendre lorsqu’il s’agissait de prendre de l’expansion, même si ses quarante places assises étaient toujours pleines passé quatre heures. « Je suis bien comme ça et la bouffe est bonne », me disait-il en affichant un sourire qui montrait largement ses dents et ses plombages, comme si cette raison justifia naturellement son obstination. Nous nous sommes donc assis au bar. Un jeune homme aux cheveux gominés, que je ne connaissais pas, astiquait religieusement un verre derrière celui-ci.
- On peut vous servir ?
J’ai fait signe à Augusto qui subito pronto est venu repousser le nouveau venu d’un revers de la main. Il a posé ses mains sur le comptoir et m’a souri en roulant les yeux vers le plafond.
- Mon neveu, un incapable, mais je ne peux rien refuser à ma sœur. Comme d’habitude, Pé ?
Il n’avait jamais réussi à m’appeler Pi comme tout le monde, mais je ne voulais pas le froisser, vu ses égards, alors je ne le corrigeais jamais. Derrière lui, fulminait le jeunot, au lieu de contempler et apprendre. L’innocence, l’arrogance et la naïveté de la jeunesse.
- Tu connais mes goûts, je te fais confiance.
- Et pour la demoiselle ?
- Je pensais à un petit chardonnay…
Il m’a pointé du doigt en souriant de plus belle, si fort que j’ai cru qu’il allait s’en défaire la mâchoire. Il a répété « Toi, toi, toi » je ne sais combien de fois. Je savais qu’il fabriquait en secret, au sous-sol, un petit chardonnay qui n’avait rien à envier aux plus grandes maisons. Il a regardé autour de lui, pour la forme, et a sorti une bouteille sans étiquette du réfrigérateur en inox derrière lui, puis une coupe élancée, avant de servir fièrement ma compagne du moment. Pour moi, il savait, une bière et ce merveilleux Ardbeg dix ans. La bière était une McEwan’s, une bière brune, produit d’Écosse, un peu forte pour les âmes sensibles, au goût caramélisé prononcé. Le scotch, quant à lui était un produit de l’Île d’Islay (prononcer eye-la, en anglais), aux forts relents de tourbe et de fumée. L’une était un péché, l’autre un classique. J’avais déjà débattu de ce mélange, douteux aux goûts de certains, avec des connaisseurs et des amateurs du dimanche. Certains affirmaient que la bière couvrait la complexité du scotch, mais je connaissais si bien l’un et l’autre que personne ne pouvait me convaincre que je manquai quoi que ce soit. Nous étions intimes, ils avaient pu contempler mes bas-fonds. Être alcoolo ne m’avait jamais empêché d’être un esthète.
J’ai levé mon verre de bière à la rencontre de sa coupe et je l’ai salué d’un « salut » empreint d’un accent russe exagéré, où le t, malgré sa brièveté apparente, prenait toute la place. Je ne savais même pas à quelle langue j’avais emprunté cette expression. Était-ce russe ou Italien ? Sopranos ou Poutine ? J’ai regardé Sarah et j’ai compris que le sourire que je prenais pour un sourire bienheureux en était un d’admiration.
- L’effet que tu as sur ces gens…
- Je ne vois pas de quoi tu parles, à la quantité pognon que j’ai filé à Augusto, je m’étonne qu’il n’ait pas de plaque à mon nom sur une table. J’ai pas bien regardé, tu as vu si sous le bar…. ?
Je me suis penché et ai fait mine de chercher, son rire a éclaté et je me suis senti bien.
Augusto était encore devant nous et attendait impatiemment qu’elle porte la coupe à ses lèvres. J’ai fait comprendre à Sarah, qui semblait perdue dans ses pensées, qu’il fallait se hâter ou que nous risquions d’être mis à la porte. Elle a entrouvert la bouche et le miracle s’est produit. J’ai posé ma main dans son dos pour la retenir, elle allait perdre l’équilibre, le vin du patron faisait souvent cet effet et j’avais prévu le coup. Le pourcentage d’alcool, qui frôlait le seize, y était pour quelque chose, je le savais de cuite sure, mais il y avait aussi ce goût céleste, cette surprise gustative qui vous faisait oublier toutes saveurs connues. Ses yeux ses sont ouverts plus qu’il n’était raisonnable d’attendre d’un globe oculaire, pour peu ils auraient roulés sur la table.
- It’s so amazing !
C’était la première fois qu’elle parlait anglais devant moi, j’en fus surpris à mon tour, et charmé. Pour la première fois, le fait qu’elle vivait à près de mille kilomètres de ma ville prenait un accent de réalité. Augusto, contenté, me sourit avant de disparaître dans les cuisines. Le nouveau reprit sa place et reprit sa basse besogne d’astiquage en me jetant des flèches d’inimitié avec ses yeux noirs. Sarah a posé son verre et jeté un regard en ma direction, un regard qui voulait tout dire. Je savais ce que pouvait faire cette première rencontre avec le nectar maison, je l’avais commandé pour cet effet.
- Ce truc est incroyable.
- Je sais.
- Tu en veux ?
- Non merci et je ne partagerai pas mon verre, tu peux essayer, mais d’autres en sont morts prématurément.
Il y eu un froid. J’avais oublié le prétexte de notre rencontre. Malgré que la boîte fatidique fût sur le bar, devant moi, j’avais oublié la présence de Dan, ou plutôt son absence. Elle s’est excusée et s’est défilée pour quelques actions qu’il n’est pas délicat d’énoncer. Augusto a profité de son absence pour revenir.
- Tout un brin de fille.
- Ah ? J’ai pas vraiment remarqué, tu sais, c’est la sœur de Dan.
- Dan ! Dan, où il est ? Pourquoi il n’est pas là ?
- Mais il y est, je t’assure, tu veux le voir ?
J’ai tapoté doucement le dessus de la boîte qui était toujours devant moi, j’ai fait mine de vouloir l’ouvrir. Sa tête s’est métamorphosée et il s’est signé devant moi.
- Nous venons juste de lui dire adieu, notre visite est un hommage funèbre.
- Mes condoléances.
- Augusto, j’ai un service à te demander.
- Tu n’as qu’à dire.
- On n’en parle plus, ok ?
Il a pincé deux doigts et les a passés devant sa bouche. Il serait muet comme une carpe, ça se lisait en sous-titre. Sur le fait, profitant de l’absence de Sarah, Sonia est venue poser une fesse devant moi. Si elle n’avait pas été aussi jeune, si je ne l’avais pas connue mineure, je l’aurais invité à faire un tour dans la ruelle. Elle était intriguée par la boîte qui avait forcé le respect de son patron, de son père. Je lui ai répondu simplement en lui disant « Dan ». Elle a sifflé entre ses dents de lait et a mimé un vol piqué de sa main. Je l’ai conforté dans sa clairvoyance. Elle s’est signée à son tour. La famille était décidément trop catholique à mon goût, mais si je venais à cet endroit ce n’était pas seulement pour l’alcool, mais aussi pour la couleur locale qui avait des inflexions de vieux pays.
Sarah est revenue, tranquillement, pesant chacun de ses pas sur le plancher de bois franc. Elle savait ménager ses effets et ce n’était pas pour me déplaire. Remarquez que l’émotion et le chardonnay auraient aussi pu la ralentir de la sorte.
Elle n’était pas si mal au final, surtout debout. Pas mal du tout. Son tailleur lui allait à merveille et sa jupe fuseau annonçait des jambes fines bien accrochées à une hanche légèrement marquée. Elle portait des collants et un chemisier sobre. Ses cheveux long cachaient sa poitrine, mais n’en gâchaient rien tant elle semblait généreuse. Son sourire aurait damné un saint.
À peine assise qu’elle dût se relever, nous avions enfin une table.
Après avoir consulté le menu durant plusieurs minutes, elle s’est décidée enfin pour une salade, prétextant avoir la faim coupée. Je n’avais même pas regardé la carte, je la connaissais par cœur pour peu que ça eût changé quelque chose, et j’ai choisi un steak, pour la forme. Sonia rigolait sans être subtile alors qu’elle prenait nos commandes et Augusto était déjà derrière les fourneaux.
- J’aime bien cet endroit, c’est chaleureux.
- Tu n’as pas idée des heures que nous y avons passées, moi et Dan.
- J’imagine, y’a qu’à voir ta relation avec le personnel.
- Je ne les qualifierais pas de « personnel » si j’étais toi, Augusto est susceptible, mais je comprends ce que tu veux dire. On a fini par nous faire une place dans la famille, le rythme de leur existence est semblable au mien.
- Parle-moi un peu plus de toi.
Je ne savais pas trop ce qu’il y avait à dire. Je vivais paisiblement, sans lendemain, sans m’en faire pour quoi que ce soit. Si quelques parfums de femmes avaient laissé leurs empreintes sur mes oreillers, il n’y avait jamais de sérieux, pas depuis son départ.
- Pourquoi elle est partie ?
Une crucifixion n’aurait pas été plus pénible, mais j’ai relaté mon chemin de croix, la question était légitime. Je lui ai parlé de la bouteille, de l’appartement, du boulot où justement j’avais rencontré Dan, à notre premier jour commun dans la boîte. J’en étais à chercher mes mots, à chercher quelque chose d’intéressant à dire quand nos assiettes sont arrivées sous l’œil surpris de Sarah. Elle a voulu retenir Sonia pour lui dire que ce n’était pas ce qu’elle avait commandé, mais non seulement celle-ci était déjà partie, mais je lui ai confessé que c’était normal.
- Augusto ne m’a jamais laissé commander, en fait, malgré que je sois venu ici un millier de fois et que j’aie essayé de tout commander sur le menu, je n’ai goûté à aucun de ces plats. Il me fait toujours quelque chose de spécial, sous l’inspiration du moment.
- Mais si tu avais envie d’un steak ?
- J’aurais peut-être eu une petite chance en commandant le saumon, et encore.
Elle avait devant elle une assiette de linguine, avec une sauce à la crème et aux asperges, sur laquelle étaient étendues quelques tranches de ce fameux poulet fumé, une autre des trouvailles du chef. Il s’était procuré un petit fumoir et contre toute réglementation municipale, fumait ses poissons, son poulet et même quelques fois des légumes, directement à l’arrière du restau. Pour ma part j’avais eu droit à une espèce de Calzone accompagné d’une salade verte et une vinaigrette inoffensive, mais j’avais appris à me méfier de la simplicité des apparences, Augusto aussi savait ménager ses effets.
Elle a fait une moue, puis s’est essayée sur le plat. Ses yeux se sont refermés un instant, ses lèvres se sont repliées avant d’être essuyées consciencieusement du bout de sa langue. Je savais ce qu’elle ressentait, ne pas vouloir en perdre ne serait-ce que la moindre parcelle, je m’étais surpris trop souvent à lécher carrément les assiettes tellement Augusto était talentueux. Je lui ai lancé un clin d’œil et il m’a souri de toutes ses dents. Le jeunot derrière le bar a reçu une claque dans le dos qui voulait dire quelque chose comme « voilà ce que c’est de connaitre ses clients », mais celui-ci s’est contenté de hausser les épaules avant de continuer à astiquer ses verres.
Nous avons fini nos assiettes, avons bu quelques verres en plus et puis, comme le dernier client est sorti, Augusto nous a invités à sa table, après avoir barré la porte. Il a sorti un carton de bouteilles hétéroclites, dont peu avait des étiquettes et s’est mis en tête de tout nous faire goûter.
- Mais il veut rire ? Qu’elle m’a fait, devant l’énormité de la tâche, d’autant plus énorme qu’elle affichait déjà un teint rosi et un pétillement dans les yeux.
- Dans tes rêves.
Lorsque nous avons fini par retrouver l’air frais du printemps sur le trottoir, il était deux heures du matin et nous ne marchions plus droit. Je lui ai offert une cigarette, elle a hésité puis l’a prise entre ses doigts fins. Je l’ai allumée. À la lumière de mon briquet, elle n’était plus simplement belle, elle était superbe. Nous sommes restés en silence, appuyés sur un mur de brique, à fumer et envoyer de longs filets de soupirs gris vers le ciel.
Après un moment, voyant bien que nous ne savions que faire pour la suite, elle a fait mine de bâiller.
Un taxi est passé devant nous, je l’ai hélé et l’ai mise dedans, en filant le prix de la course au chauffeur. Son hôtel n’était pas loin, vingt minutes plus tard elle dormirait, sans doute. Elle m’a lancé un regard attendri lorsque j’ai déposé la boîte sur ses genoux. « Surtout, prends-en bien soin, qui sait si je n’aurai pas envie de le revoir un jour ».
J’ai regardé la voiture disparaître au coin de la rue et me suis mis en marche. J’en avais pour trois quarts d’heure avant d’arriver et franchement, ce n’était pas du luxe, ni une mince tâche. Les lampadaires éclairaient d’une lumière blafarde les trottoirs qui n’en finissaient plus de tanguer sous mes pas. Les bâtiments s’agitaient en tout sens. Un vent léger caressait mon visage. Par moment je fermais les paupières, me repassait les meilleurs moments de la soirée et ne finissais jamais sans me fracasser contre un arbre ou un poteau.
Lorsque je me suis endormi vers quatre heures du matin, je souriais comme un con et ça me faisait mal de toutes parts.
Son visage était collé à l’intérieur de mes paupières.
Je n’ai pas eu besoin de somnifère.
Ni même d’un autre verre.